Michael Sandel: Why we shouldn't trust markets with our civic life

Michael Sandel: Why we shouldn't trust markets with our civic life

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Language: French

Type: Human

Number of phrases: 279

Number of words: 1977

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Traducteur: Isabelle Young-Aubert Relecteur: gilles damianthe Voici une question que nous devons repenser ensemble : quel rôle doivent jouer l'argent et les marchés dans nos sociétés ? Aujourd'hui, il y a très peu de choses que l'argent ne peut pas acheter. Si vous êtes condamné à une peine d'emprisonnement à Santa Barbara, Californie, il faut savoir que si vous n'aimez pas la version "standard" de votre cellule vous pouvez l'améliorer en payant. C'est vrai. Pour combien pensez-vous ? Vous diriez combien? Cinq cents dollars? Ce n'est pas le Ritz. C'est une prison! Quatre-vingt deux dollars par nuit. Quatre-vingt deux dollars par nuit. Quand vous allez dans un parc d'attractions et que vous n'avez pas envie de faire la queue pour les attractions les plus fréquentées, il existe une solution. Dans de nombreux parcs à thème, vous pouvez payer un supplément
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qui vous permet de couper la queue. On les appelle billets "à embarquement prioritaire" ou billets "VIP". Et cela ne se limite pas qu'aux parcs d'attractions. A Washington, D.C., de longues files d'attente, des queues se forment parfois pour des audiences importantes du Congrès. Maintenant, certains n'aiment pas faire la queue pendant des heures, parfois toute la nuit, et même sous la pluie. Donc, pour les lobbyistes et d'autres qui sont très désireux d'assister à ces audiences mais n'aiment pas attendre, il existe des sociétés, des sociétés 'qui-font-la-queue', vers lesquelles ils peuvent se tourner. Vous leur payez une certaine somme d'argent, ils emploient des SDF ou d'autres qui ont besoin de travailler pour faire la queue aussi longtemps qu'il le faut, et le lobbyiste, juste avant le début de l'audience, peut prendre sa place au début de la queue et s'asseoir au premier rang dans la salle. File d'attente payante. Ça existe, le recours aux mécanismes de marché et la pensée de marché ainsi que les solutions de marché
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dans de plus vastes domaines. Prenez la manière dont nous menons nos guerres. Saviez-vous que, en Irak et en Afghanistan, il y a plus d'entrepreneurs militaires privés sur le terrain que de troupes militaires américaines ? Ce n'est pas parce que nous avons eu un débat public pour décider de sous-traiter ou non la guerre à des sociétés privées, mais voici ce qui s'est passé. Au cours des trois dernières décennies, nous avons vécu une révolution silencieuse. Nous avons dérivé, sans vraiment nous en rendre compte, d'une économie de marché à des sociétés de marché. La différence est la suivante : une économie de marché est un outil, un outil précieux et efficace, pour l'organisation de l'activité productive, mais une société de marché est un lieu où presque tout est à vendre.
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C'est un style de vie, dans lequel la pensée de marché et les valeurs de marché commencent à dominer tous les aspects de la vie : relations personnelles, vie de famille, santé, éducation, politique, justice et vie civique. Mais pourquoi s'en inquiéter ? Pourquoi s'inquiéter de notre dérive vers des sociétés de marché ? Pour deux raisons à mon avis. Pour l'une, il s'agit d'inégalité. Plus l'argent peut acheter de choses, plus son abondance, ou son manque se fait sentir. Si la seule chose que l'argent déterminait était l'accès aux yachts ou à des vacances de luxe ou des BMW, alors l'inégalité ne compterait pas tant que cela. Mais quand l'argent en vient à régir toujours davantage l'accès aux éléments essentiels d'une vie agréable --
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soins de santé convenables, l'accès à la meilleure éducation, une voix politique et une influence pendant les campagnes -- quand l'argent commence à gouverner ce type de choses, les sujets d'inégalité comptent énormément. Et donc la commercialisation de tout affûte l'aiguillon des inégalités et leurs effets sociaux et civiques. C'est une des raisons de s'inquiéter. Il y en a une deuxième, en dehors de l'inquiétude concernant les inégalités, et c'est celle-ci : pour certains biens et pratiques sociaux, quand la pensée et les valeurs du marché entrent en jeu, elles peuvent changer le sens de ces pratiques et exclure des attitudes et des normes qu'il conviendrait de préserver. J'aimerais prendre un exemple d'un usage controversé de mécanisme de marché, une incitation financière, et voir ce que vous en pensez.
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De nombreuses écoles ont du mal à motiver leurs élèves, notamment les enfants issus de milieux défavorisés, à travailler dur, à réussir à l'école, à s'appliquer. Des économistes ont suggéré une solution de marché : offrir aux enfants des incitations financières pour les motiver à avoir des bonnes notes, ou réussir les examens ou lire des livres. Ils l'ont déjà essayé en fait. Ils ont fait des tests dans des grandes villes américaines. A New York, à Chicago, à Washington, D.C., ils l'ont tenté cela, en offrant 50 dollars pour un 18/20, 35 dollars pour un 15/20. A Dallas, Texas, ils ont un programme qui propose aux enfants de 8 ans deux dollars par livre lu. Alors voyons : certains sont favorables, d'autres sont contre cette incitation financière pour motiver à la réussite. Voyons ce que les gens ici en pensent. Imaginez que vous êtes le directeur d'un grand établissement scolaire
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et qu'on vient vous voir avec cette proposition. Et disons que c'est une fondation. Ils fourniront les fonds. Vous n'avez à toucher à votre budget. Combien d'entre vous seraient pour et combien seraient contre tenter l'expérience? Levez la main. Combien d'entre vous pensent qu'il faut au moins essayer pour voir si cela fonctionne ? Levez la main. Et combien seraient contre ? Combien seraient -- Donc la majorité est contre mais une bonne minorité est pour. Parlons-en. Commençons par ceux d'entre vous qui sont contre, qui rejettent l'idée avant même de l'essayer. Quelle en serait la raison ? Qui souhaite engager le dialogue ? Oui ? Heike Moses : Bonjour, je m'appelle Heike, et je pense que cela tue la motivation intrinsèque, donc dans la mesure où, si les enfants souhaitent lire, vous leur retirez cette incitation en les payant, cela ne change donc que le comportement. Michael Sandel : On ôte l'incitation intrinsèque.
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Quelle est, ou devrait être, la motivation intrinsèque ? HM : La motivation intrinsèque devrait être d'apprendre. MS : Apprendre. HM : Apprendre à connaître le monde. Donc, si vous arrêtez de les payer, que se passera-t-il ? Ils arrêteront de lire ? MS: Bon, voyons s'il y a quelqu'un qui est pour, qui pense que cela vaut la peine d'essayer. Elizabeth Loftus : Je m'appelle Elizabeth Loftus, et vous dites que cela vaut la peine d'essayer, pourquoi pas faire l'expérience et l'évaluer ? MS : Et l'évaluer. Et qu'allez-vous évaluer ? On évaluerait combien -- EL : Combien de livres ils ont lu et combien de livres ils ont ont continué à lire après avoir arrêté de les payer. MS : Ah, après avoir arrêté de les payer. Très bien, et qu'en est-il ? HM : Pour être franche, je pense simplement que c'est, je ne veux offenser personne, très américain. (Rires) (Applaudissements) MS : Bien. Ce qui ressort de cette discussion
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est la question suivante : Est ce que l'incitation financière rejette ou corrompt ou chasse la motivation plus élevée, la leçon intrinsèque que nous espérons transmettre, qui est d'apprendre à aimer apprendre et lire pour leur propre bien ? Et les gens ne sont pas d'accord sur les effets engendrés, mais c'est ce qui semble être la question, que d'une manière ou d'une autre un mécanisme de marché ou une incitation financière donne le mauvais exemple, et si c'est le cas, qu'adviendra-t-il de ces enfants plus tard ? Je devrais vous dire ce qu'ont donné ces expériences. L'argent pour de bonnes notes a donné des résultats très variés, et dans la plupart des cas les notes n'étaient pas meilleures. Les deux dollars par livre n'a pas donné envie à ces enfants d'en lire plus. Ils ont aussi choisi de lire des livres plus courts. (Rires)
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Mais la vraie question est, que vont devenir ces enfants à l'avenir ? Auront-ils appris que lire est une corvée, une forme de travail à faire qui sera payée, c'est ça l'inquiétant, ou est-ce que cela les conduira à lire au départ pour la mauvaise raison mais ensuite les conduire à adorer lire pour eux-mêmes ? Bon, ce que ce débat, même court, fait ressortir est un élément que de nombreux économistes négligent. Les économistes partent souvent du principe que les marchés sont inertes, qu'ils ne touchent pas ou n'altèrent pas les biens qu'ils échangent. Les échanges marchands, pensent-ils, ne changent pas le sens ou la valeur des biens échangés. C'est assez vrai si l'on s'en tient aux biens matériels. Si vous me vendez un écran plat de télévision ou me l'offrez en cadeau, ce sera le même article. Il fonctionnera dans les deux cas. Mais il n'en est peut-être pas de même si l'on parle de biens non matériels
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et de pratiques sociales tels que l'enseignement et l'apprentissage ou l'engagement collectif dans la vie civique. Dans ces domaines, faire entrer des mécanismes de marché et des incitations financières peuvent saper ou évincer des valeurs et des attitudes non commerciales qui méritent notre attention. Dès lors que l'on voit que les marchés et le commerce, quand ils s'étendent au-delà du domaine matériel, peuvent changer le caractère des biens eux-mêmes, peuvent changer le sens des pratiques sociales, comme dans l'exemple de l'enseignement et de l'apprentissage, nous devons nous poser la question de savoir où les marchés sont à leur place et où ils n' y sont pas, où ils peuvent réellement miner les valeurs et les comportements qui méritent notre attention. Mais pour engager ce débat, nous devons faire quelque chose à laquelle nous ne sommes pas très bons,
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et c'est de réfléchir ensemble, en public, sur la valeur et la signification des pratiques sociales que nous chérissons, qu'il s'agisse de notre corps à notre vie de famille, des relations personnelles à la santé de l'enseignement et l'apprentissage à la vie civique. Ce sont là des questions controversées et nous avons donc tendance à nous en éloigner. En fait, au cours des trois dernières décennies, alors que le raisonnement et la pensée de marché ont gagné en force et en prestige, parallèlement notre débat public a perdu en substance, s'est vidé d'une signification morale plus large. Par peur de désaccords, nous évitons ces questions. Mais dès qu'on s'aperçoit que les marchés changent le caractère des biens, nous devons débattre entre nous sur ces questions plus larges de comment évaluer les biens.
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Un des effets les plus corrosifs de mettre un prix sur tout pèse sur la communauté, le sentiment que nous sommes tous concernés. Dans un contexte d'inégalités croissantes, la commercialisation de chaque aspect de la vie conduit à une situation où l'écart entre ceux qui ont des moyens et ceux qui en ont beaucoup moins se creuse de plus et plus. Nous vivons et travaillons, consommons et jouons dans des lieux différents. Nos enfants fréquentent des écoles différentes. Ce n'est pas bon pour la démocratie, ni une façon de vivre satisfaisante, même pour ceux d'entre nous qui peuvent se permettre d'acheter leur place aux premiers rangs. Voici pourquoi. La démocratie ne requiert pas une égalité parfaite, mais elle requiert que les citoyens partagent une vie commune.
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Ce qui importe est que les gens de divers niveaux sociaux et différents styles de vie se croisent, se rencontrent dans le cours ordinaire d'une vie, parce que c'est ce qui nous apprend à négocier et à respecter nos différences. Et c'est ainsi que nous parvenons à nous soucier du bien commun. Et donc, finalement, la question des marchés ne se limite pas à une question d'économie. Il s'agit en fait de comment nous voulons vivre ensemble. Voulons-nous d'une société où tout se monnaye, ou d'une société où certains certains biens moraux et civiques restent imperméables aux marchés, et que l'argent ne peut pas acheter ? Merci beaucoup. (Applaudissements)

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